« De Grâce »: Panayotis Pascot, fasciné par Le Havre, ses dockers et ses cargos

« De Grâce »: Panayotis Pascot, fasciné par Le Havre, ses dockers et ses cargos

Dans la série d’Arte, de nombreuses familles de dockers sont prises en étau par une loi tacite et implacable : celle du trafic international fauteur de troubles. Autant d’ingrédients pour un drame familial prenant à suivre sur Arte

Pour composer la trame de De Grâce, série noire aux allures de tragédie antique, il a fallu marier de nombreux éléments: la lumière, la ville, la mer, le labeur des dockers et un soupçon de fatalité. Les détails de cette recette au parfum entêtant sont délivrés par un chœur de voix puissantes: ses auteurs (Maxime Crupaux et Baptiste Fillon), son réalisateur (Vincent Maël Cardona) et son plus jeune acteur (Panayotis Pascot).

Deux auteurs fascinés

”Le Havre, c’est d’abord un choc esthétique. Une architecture, une lumière, une ambiance clair-obscur. Une ville qui se cartographie rapidement entre ville haute et ville basse, on perçoit très vite la taille du port, son importance.” Revenu des États-Unis depuis peu, Maxime Crupaux dit y avoir retrouvé “une ambiance presque américaine, semblable à celle de Baltimore ou de New Beach, alors même qu’on est en France, en province. Un mélange de genres et de styles que je n’avais jamais vu ailleurs, si ce n’est peut-être partiellement à Brest”, confie-t-il en souriant. “Je connaissais Baptiste depuis quelque temps déjà. C’était évident pour nous qu’il fallait ancrer une histoire dans cette ville.” Une intrigue, située au croisement des Soprano, de The Wire (saison 2) et des films de James Gray, dont le comédien Olivier Gourmet a souligné les odeurs, les couleurs, les ambiances visuelles et sonores.

Les deux auteurs ont travaillé avec un consultant et ont mené de nombreuses rencontres en amont “afin de nourrir le drame familial par des éléments du réel : on a été rattrapés par la réalité à travers le meurtre d’un docker. Il y a eu une grande montée de la violence, intimidations et enlèvements, durant l’écriture. Seize tonnes de drogue sont saisies par an au Havre, ce qui veut dire qu’il y en a dix fois plus qui circulent et cinq fois plus encore au port d’Anvers. On n’a donc pas reçu l’autorisation de tourner sur les quais du Havre.” Un refus de la société portuaire qu’ils comprennent : “on ne voulait pas mettre les dockers en danger.”

Pierre Lottin et Margot Bancilhon, frère et soeur dans la série « De Grâce » de Vincent Maël Cardona sur Arte.

À travers ces milliers de cargos et de containers qui circulent, Le Havre voit défiler des milliards d’euros, mais reste une ville foncièrement ouvrière et l’une des plus pauvres de France. “Il y avait la volonté de restituer cette complexité et ces positionnements difficiles”, soulignent les deux partenaires.

”Au Havre, il y a un lien très fort à la culture prolétaire. Les grandes grèves de 1936 sont parties de là, la ville a un côté rebelle, explique Baptiste Fillon,Havrais de souche”. De Grâce est une tragédie antique, entre thriller et drame social. Venant de la littérature, on a convoqué de grands mythes et aussi l’héritage de deux romans Pierre et Jean de Guy de Maupassant, sur deux frères qui se détestent, et La Nausée de Jean-Paul Sartre, qui porte quelque chose de fondamentalement existentialiste que Pierre Leprieur incarne. Vincent nous a aidés à assumer le côté mythologique, en le soulignant dans sa mise en scène.”

Un réalisateur emballé

”Une série sur Le Havre avec Arte, c’est une proposition qui ne se refuse pas. Cela fait fonctionner mon imaginaire de Breton, confesse Vincent Maël Cardona. C’est une ville dont de nombreux peintres et réalisateurs se sont emparés, une cité avec un ourlet, un relief avec, notamment, la formidable église Saint-Joseph. J’ai été séduit par l’histoire de cette ville-martyre qui a pu renaître de ses cendres grâce à un architecte très important, Auguste Perret. Sa conception forte, un peu dérangeante et en même temps visionnaire a permis aux Havrais de se réconcilier avec leur passé. La série mêle de multiples influences : Maupassant, Courbet,… portées par les acteurs et la musique de Maxence Dussère.”

Pierre Lottin et Olivier Gourmet dans la série « De Grâce » de Vincent Maël Cardona.

Tous les trois voulaient “investir ces zones grises, mais aussi honorer une communauté forte et bousculée. Car les thématiques sont universelles et dépassent le cadre du Havre.” C’est notamment ce que traduit le générique, mélange d’images actuelles et d’archives, qui fait penser à celui de la série Succession. S’imprime ainsi une idée de destin implacable à travers “ces images de la petitesse de l’homme face aux machines, au gigantisme du trafic maritime et à la mécanique implacable de la mondialisation”, souligne le réalisateur Vincent Maël Cardona.

Un jeune acteur transformé

Face à ce scénario intense, Panayotis Pascot n’a pas pu résister. “J’avais tout de suite les images qui se bousculaient dans ma tête, avec ce premier épisode où se croisent de nombreuses trajectoires, univers et personnages. Je l’ai lu d’une traite et j’ai appelé mon agent pour lui dire que je voulais ce rôle. C’est une histoire de famille, un sujet qui m’est très cher et m’intéresse énormément et où il y a pas mal de tensions. C’est ce qui m’a touché.” Même s’il reconnaît qu’il ne se sentait “pas forcément très à l’aise avec le genre de la tragédie et du drame”, au départ.

Le rôle de Simon, benjamin de la famille Leprieur, rompt avec l’image légère de l’humoriste (Presque sur Netflix), passé par Le Petit journal et l’émission Quotidien, même s’il a entre-temps dévoilé des facettes plus sombres de son histoire personnelle dans son autobiographie, La prochaine fois que tu mordras la poussière, devenue best-seller en quelques semaines.

L’humoriste s’est glissé avec délectation dans le rôle de ce “petit con courageux qui cherche la vérité sur sa famille et sur son père, en particulier”. Un rôle auquel il s’est préparé avec soin, même si son tempérament le pousse à faire mine de toujours tout prendre à la rigolade.

La comédienne Margot Bancilhon récompensée à Séries Mania pour son rôle d’avocate dans la série « De Grâce » sur Arte.

”On a fait des lectures entre nous. Olivier (Gourmet, NdlR) m’a vraiment giflé deux, trois fois, histoire que je sois dans le coup.” (Il rit). “On a discuté des non-dits au sein de cette famille et on s’est beaucoup soutenu. Notamment Astrid, ma mère, qui me demandait sans cesse si tout allait bien pour moi et Pierre Lottin, qui joue mon grand frère. Il y avait un petit côté colo parce qu’on habitait tous ensemble lors de nos déplacements à Anvers et au Havre, ce qui a encore resserré nos liens.”

Ce personnage de jeune homme “mature et très introverti” lui a demandé “un vrai travail de composition, une grande première” pour celui qui n’avait jamais eu à jouer un rôle dans un projet au long cours auparavant. “Cela m’a fait tomber amoureux de ce métier”, assure-t-il. Et au vu du résultat final, on imagine qu’il n’en restera pas là.

Rencontres à Lille: Karin Tshidimba

« De Grâce » : Olivier Gourmet, docker et patriarche emblématique, entre polar et tragédie grecque

« De Grâce » : Olivier Gourmet, docker et patriarche emblématique, entre polar et tragédie grecque

Portée par une réalisation tendue et des plans magnifiques, la série, signée Vincent Maël Cardona, enserre Le Havre dans ses griffes, façon western. Sans jamais relâcher son étreinte. Six épisodes à voir dès ce mercredi sur Arte.tv

Un ciel ocre bardé de nuages lourds accueille les derniers mouvements des grues sur le port. L’horizon maritime est barré de rangées de cargos aux cales pleines, venus du monde entier. Sur les quais, un empilement de porte-conteneurs, tutoyant la voûte céleste, attend d’être trié. C’est l’univers où Pierre Leprieur (Olivier Gourmet) est né et a grandi « avec du pétrole et du sel dans le sang« . A 60 ans, il est l’une des figures du Havre et de son syndicat des dockers.

Au soir de son anniversaire, sa fête surprise est gâchée par l’annonce de l’arrestation de son plus jeune fils, Simon (Panayotis Pascot), passager d’une voiture à bord de laquelle on vient de retrouver un pain de cocaïne. Par ricochet, son frère aîné, Jean (impressionnant Pierre Lottin), concessionnaire de voitures de luxe, est soupçonné de trafic en bande organisée. Pour Pierre, qui a inscrit la lutte contre les trafics en tous genres au coeur de sa vie, le coup de massue est colossal. Malgré l’intervention de sa fille Emma (Margot Bancilhon), avocate, pour sortir la fratrie de ce pétrin, Pierre sait que la réputation de sa famille est définitivement entachée. L’enquête policière, qui débute, ne va pas manquer de révéler leurs petits arrangements personnels avec la vérité. En raison de la chute de la famille Leprieur, le quotidien de dockers bascule une fois de plus dans la tourmente.

A travers une succession de plans larges et de vues aériennes, Vincent Maël Cardona installe son cadre sur fond de ville dense, industrielle, où se détachent les silhouettes d’hommes en vareuses fluo, aux mains et aux visages noircis. Une entrée en matière au crépuscule, façon western, qui prend rapidement des accents de tragédie grecque.

Dans le scénario imaginé par Maxime Crupaux et Baptiste Fillon, il est question de rivalités et de mensonges. De complots, de vengeance, de trafics et de menaces. Si elle sonde un quartier et une ville, De Grâce est avant tout une histoire de famille aux prises avec un métier rude, rendu d’autant plus dangereux par l’envol de la mondialisation. Avec son cortège de tentations, de pressions et d’argent facile. A travers cette famille, la série interroge une économie souterraine et la façon de fonctionner d’une ville « avec ses ouvriers, sa police, sa justice et ses hommes politiques ».

Une ville qui brille de mille feux

Si sur 2300 à 3000 travailleurs, on ne parle que de 10 % de personnes impliquées dans les trafics en tous genres, l’augmentation des rotations de cargos, à Anvers comme au Havre, rend « matériellement impossible » de tout contrôler, augmentant d’autant l’appétit des trafiquants. C’est cette démesure, dont l’actualité se fait régulièrement l’écho, qui donne tout son poids à ce thriller au pays des dockers. Où chacun mène, finalement et avant tout, une guerre contre lui-même.

La photographie magnifie la ville remodelée par l’architecture Perret, après sa destruction durant la Deuxième guerre mondiale, un paysage urbain jalonné d’immeubles emblématiques et d’envolées symboliques. Mais le réalisateur Vincent Maël Cardona s’attarde surtout sur les visages de ces enfants du port, jeunes ou moins jeunes, dont le destin est façonné par la dureté du monde du travail : dockers, marins, transporteurs…

Portée par une cohorte de comédiens habités et d’une grande justesse et par le souffle d’un récit tragique et tentaculaire, la série ne relâche jamais son étreinte, alternant les plongées dans les abysses et les plans lumineux. Olivier Gourmet, patriarche et narrateur, Astrid Whetnall (Baron Noir), matrone autoritaire ; Panayotis Pascot, en fiston flirtant avec les interdits ; Margot Bancilhon, en sœur fidèle (sacrée meilleure actrice lors du Festival Séries Mania pour ce rôle) ; Pierre Lottin, en fils maudit, mais aussi le rappeur Gringe, en flic idéaliste et Eliane Umuhire (vue dans Augure), en clandestine menacée, donnent tous le meilleur d’eux-mêmes au service de ce polar viscéral naviguant en eaux troubles.

Karin Tshidimba

Nb: Si c’est bien le Havre qui apparaît à l’écran, toutes les scènes de travail et de vie sur les docks (bureaux, vestiaires,…) ont été tournées à Anvers.

« Expats » : Lulu Wang explore le destin de Nicole Kidman et ses proches dans les lumières de Hong Kong

« Expats » : Lulu Wang explore le destin de Nicole Kidman et ses proches dans les lumières de Hong Kong

La cinéaste Lulu Wang explore avec beaucoup d’humanité les rapports tissés par Nicole Kidman, Sarayu Blue et Ji-young Yoo dans cette version moderne de « Maîtres et serviteurs », ancrée dans l’ancien bastion britannique. A voir dès ce vendredi sur Prime Video

L’histoire se déroule à Hong Kong et s’intéresse au quotidien de trois femmes, nouvellement arrivées sur l’île : Margaret (Nicole Kidman), architecte paysagiste américaine qui a déménagé avec mari et enfants à Hong Kong ; son amie Hilary (Sarayu Blue), originaire de Grande-Bretagne, qui tente de concevoir un enfant, et Mercy (Ji-young Yoo), jeune Américano-coréenne tout juste sortie de la fac, en quête d’un travail. Ces trois femmes voient leurs destins basculer lorsqu’elles sont confrontées à une soudaine tragédie (la disparition du plus jeune fils de Margaret).

Le scénario de la série Expats est inspiré du livre The Expatriates de Janice Y.K. Lee, publié en 2016. Un livre qui a séduit Nicole Kidman. La comédienne en a acquis les droits et a contacté Lulu Wang, dont elle admire le travail, afin qu’elle développe la série, en compagnie d’Alice Bell, sa coscénariste. Ayant elle-même vécu en Chine avant de migrer aux Etats-Unis à l’âge de 6 ans, la cinéaste dit se sentir proche de ces questions d’identité et d’expatriation, se sentant elle-même à cheval entre deux cultures. En outre, Lulu Wang abordait déjà la question du deuil et de la migration dans son film The Farewell, en 2019.

La série s’intéresse au milieu doré, insouciant et relativement mondain de la petite communauté des expatriés hong-kongais, mais aussi à ceux qui les entourent et les secondent au quotidien au sein de leurs foyers : cuisinières, chauffeurs et nounous. Un univers privilégié que Lulu Wang connaît bien puisque sa propre grand-mère a été l’une de ces femmes dont le travail consistait à se mettre au service d’une famille. Si on passe, au départ, beaucoup de temps en compagnie de Margaret (Nicole Kidman), mère au bord du précipice, et d’Hilary (Sarayu Blue, cf. photo), femme en plein dilemme, mais aussi de leurs amis apparemment insouciants, le point de vue de leurs « aidants » n’est pas oublié.

L’un des six épisodes, le cinquième, aborde d’ailleurs en détails et sur la longueur le point de vue de ces hommes et ces femmes, majoritairement originaires des Philippines. La série explore le quotidien de ces êtres à la fois étrangers et si proches, cohabitant au sein d’un même foyer ; l’épisode dure 1h36…

Interrogée par le magazine Vogue, la réalisatrice Lulu Wang a comparé la progression graduelle et plutôt lente de sa série à « l’épluchage d’un oignon » permettant de débarrasser progressivement ses personnages de leurs couches superficielles pour découvrir leur vraie personnalité. Un exercice de patience et de « compassion » indispensable à ses yeux. Où l’on découvre que la sensation d’être étranger dans une ville, un pays, est largement partagée même si elle s’exprime souvent très différemment d’une personne à l’autre. Et où ces différences sont envisagées selon différents critères : origine ethnique, classe sociale, genre,…

Il est aussi question de résilience et de force dans cette plongée intense au sein de trois foyers confrontés au caractère résolument multiculturel et cosmopolite de l’île tant convoitée et surveillée par Pékin. L’histoire se déroule en 2014 et aborde aussi, en filigrane, la situation politique délicate et sous tension vécue par la population et le gouvernement de Hong Kong.

La photographie de la série, signée Anna Franquesa-Solano, magnifie la ville et ses différentes atmosphères capturées au fil des heures, entre gratte-ciel et jardins suspendus, entre ciels radieux, rangées de lampions et éclairage au néon.

Karin Tshidimba

« 66-5 » : Après « Engrenages », retour à Bobigny et rappel à la loi du 93

« 66-5 » : Après « Engrenages », retour à Bobigny et rappel à la loi du 93

Après avoir chaperonné, et mené vers le succès, les flics d’Engrenages durant quatre saisons, la scénariste Anne Landois revient se frotter au monde judiciaire en banlieue. A voir sur Be tv, samedi à 20h30.

Pour Roxane (Alicia Isaaz), c’est le grand jour: celui de la toute première plaidoirie. Elle a beau connaître le dossier sur le bout des doigts, le vertige la saisit lorsqu’elle songe à la pression qui l’attend devant la cour. Malgré ses années de préparation, la jeune avocate se demande si elle sera à la hauteur. Mais, soudain, la machine bien huilée se grippe. Sam Bauer, son mari et par ailleurs associé au sein du cabinet familial, est accusé de viol par Juliette Hosten, une ancienne stagiaire. Malgré ses protestations, il est placé en garde à vue. En quelques minutes, c’est la dégringolade: le rêve de Roxane se brise. Non seulement son quotidien vole en éclats, mais les associés lui demandent de se tenir en retrait pour ne pas risquer les invectives et le conflit d’intérêt. Avec l’impossibilité de travailler à Paris, tout ce pour quoi la jeune femme s’est battue – ses études, son métier, son couple, son statut – lui est brutalement retiré.

Un malheur ne venant jamais seul, Yasmine, son amie d’enfance, lui demande de défendre son amoureux, Fouad Boudali. Elle, qui était si fière d’avoir réussi à Paris, dans un cabinet de droit des affaires, se retrouve à plaider au pénal à Bobigny… Mais Roxane doit bien le reconnaître: elle a aimé plaider et travailler est la seule issue si elle ne veut pas sombrer… Au risque de devoir se frotter à nouveau aux trafics et personnes qu’elle avait pris soin d’oublier depuis son départ de la cité… Et à sa mère qui n’a pas cessé de l’éviter ces dernières années.

Alicia Isaaz est Roxane Bauer, avocate de retour à Bobigny dans la série "66-5" réalisée par Anne Landois.

Plus dure sera la chute

On connaît la fascination d’Anne Landois pour l’exercice de la loi. Après Engrenages, impeccable plongée dans les univers policiers et judiciaires – dont elle a imaginé les scénarios durant quatre saisons -, la voici de retour aux affaires. La scénariste plonge son héroïne dans sa banlieue natale pour mieux observer les contours de sa déontologie professionnelle et la mettre à l’épreuve d’un réel toujours aussi âpre. Loin du cocon de son Paris bourgeois, Roxane se retrouve coincée entre les accusations de viol – qui la condamnent par ricochet – et sa connaissance des bandes locales, qui pourrait bien l’entraîner au-delà des règles qu’elle s’est fixées. De là, la référence du titre de la série à l’article 66-5 du Code pénal qui régit le secret professionnel entre l’avocat et son client…

Sur le thème du double dilemme, presque shakespearien, Anne Landois, au scénario, et Danielle Arbid (Passion simple), à la réalisation, créent un polar dense, viscéral et pourtant étonnement lumineux dans sa mise en scène. Les deux femmes braquent toute la lumière sur la mécanique implacable qui happe Roxane, et ceux qui la suivent, en risquant de broyer les plus faibles.

Alicia Isaaz est l’avocate Roxane Bauer dans la nouvelle série « 66-5 » imaginée par Anne Landois (« Engrenages »).

Cette histoire, imaginée en collaboration avec Audrey Fouché (Borgia), creuse les injustices et les inégalités de la société française, dévoilant les deux visages insuffisamment exposés de la République, de part et d’autre du périphérique… Une dichotomie qu’Anne Landois connaît bien, elle qui a grandi en banlieue.

De l’avocate aux voyous

Pour donner corps à son histoire, la scénariste s’est inspirée des récits de Clarisse Serre, avocate pénaliste et conseillère technique de la série, et des figures du banditisme qu’elle a longuement côtoyés. Le résultat, sombre et acéré, est à la hauteur des attentes de tous ceux qui ont repris goût à la fiction française dans le sillage d’Engrenages.

Outre le parcours de Clarisse Serre, Anne Landois a tissé une trame aux références contrastées, puisant dans l’expérience de Rachid Santaki, éducateur de Saint-Denis, organisateur des dictées géantes dans les cités, de Kourtrajme, le collectif d’artistes de Montfermeil (Les Misérables) ainsi que dans les souvenirs de nombreux juges et voyous…

Tournée en été, la série magnifie l’univers du tribunal de Bobigny où tout le monde semble se connaître. On le découvre bien plus féminin et plus jeune qu’on ne l’aurait pensé. On est frappé aussi par l’épaisseur humaine et la beauté de ses personnages : Yasmine (Nailia Harzoune), l’amie d’enfance de Roxane, infirmière ; la juge Bokobza (Rani Bheemuck)… Mais aussi par le charisme de ceux que Roxane retrouve sur sa route : son premier client, Rudy (Melvin Boomer, le JoeyStarr de la série Le Monde de demain) ou Bilal (Raphaël Acloque), son amour de jeunesse devenu voyou.

Face à eux, la formidable Alice Isaaz, sur laquelle flotte l’ombre de l’avocate Joséphine Karlsson (Engrenages), campée durant huit saisons par l’actrice Audrey Fleurot. Une autre histoire de transfuge de classe.

Karin Tshidimba

True Detective saison 4 : Jodie Foster enquête jusqu’au bout de la nuit polaire

True Detective saison 4 : Jodie Foster enquête jusqu’au bout de la nuit polaire

Du bayou brûlant de La Louisiane où elle est née, la série a mis le cap sur le froid piquant de l’Alaska, mais son ADN demeure inchangé. Dix ans après sa première apparition, True Detective revient au sommet… dans la nuit du dimanche 14 janvier sur Be tv


Ennis, Alaska. Luttant contre le vent, un troupeau de rennes défie le froid polaire de la toundra en quête d’une nourriture trop rare. Seules les lumières lointaines s’échappant des maisons permettent de repérer la ville dans l’immensité neigeuse. Dans la station de recherche scientifique Tsalal Arctic toute proche, chacun vaque à ses occupations : cuisine, sport, lecture, lessive. Mais un incident survient et les huit hommes, appelés à travailler au sein de cette équipe internationale, disparaissent soudain. Certains détails de la « scène de crime » font penser à une ancienne affaire non élucidée qui hante encore les consciences de ce coin perdu du globe, soumis à la loi des longues nuits. Les enquêtrices Liz Danvers (Jodie Foster) et Evangeline Navarro (Kali Reis) se rendent sur place. Hostiles et méfiantes, elles vont devoir surmonter leurs ressentiments réciproques et affronter des vérités douloureuses, enfouies dans leur passé, pour tenter de résoudre cette mystérieuse disparition collective.

Un duo féminin fort en caractère

Après la Louisiane, en 2014, avec Matthew McConaughey et Woody Harrelson ; la Californie en 2015, avec Colin Farrell et Rachel McAdams et l’Arkansas, en 2019, avec Mahershala Ali et Stephen Dorff, True Detective met le cap sur l’Alaska, pour une nouvelle enquête aux frontières de l’inconscient.

En femme de caractère et policière intransigeante, Jodie Foster démontre rapidement que son charisme demeure intact, même si elle était nettement moins présente sur les écrans ces derniers temps. Son personnage taiseux et cassant s’inscrit dans la continuité de celui qui l’a révélée dans le film Le Silence des agneaux. La comédienne affirme que son goût pour les séries s’est forgé grâce au True Detective de Nic Pizzolatto, raison pour laquelle elle a accepté de venir se confronter au froid polaire.

Avec son physique athlétique, la championne de boxe, Kali Reis, s’était distinguée dans le film Catch The Fair one de Joseph Kubota Wladyka, en 2021. Elle endosse avec un impressionnant mélange de force et de self-control le rôle de la jeune Evangeline Navarro, sa partenaire au lourd passé familial, tentant d’épauler sa jeune sœur souffrant d’épisodes de terreur récurrents et d’élucider un meurtre qui hante les membres de sa communauté.

Difficile de surpasser les souvenirs du polar poisseux imprimé dans la mémoire collective par le duo magnétique des enquêteurs Rust (McConaughey) et Marty (Harrelson) lors de la saison 1. Mais outre ses deux enquêtrices au tempérament d’amazones, la nouvelle saison bénéficie de l’atmosphère très particulière que lui confère la succession des jours sans soleil. Elle offre aussi une plongée au sein du mode de vie et des traditions des Inuits, bousculés par l’exploitation effrénée des ressources minières et le développement d’opaques recherches scientifiques.

Spectres, coutumes et personnalités fêlées

Déclinée en six épisodes, et toujours produite par son créateur originel Nic Pizzolatto, cette saison 4 de la série policière d’HBO a été écrite, réalisée et dirigée par la créatrice mexicaine Issa López (Tigers are not afraid, Secondary Effects). Celle-ci n’hésite pas à empoigner des thèmes comme le racisme et le sexisme ou la protection de l’environnement en s’appuyant sur un casting éclectique : Fiona Shaw (Killing Eve), Christopher Eccleston (Doctor Who), John Hawkes (3 Billboards), Finn Bennett et Isabella Star LaBlanc.

A la production exécutive, on croise un certain Barry Jenkins, ce qui explique sans doute les ombres horrifiques qui planent sur l’immensité polaire. De quoi réveiller le souvenir de séries telles que Fortitude, portée en 2017 par Sofie Grabol, où il était déjà question des dangers que l’exploitation minière fait courir à la nature et aux habitants du cercle polaire. Ou du thriller Trapped, également tourné en Islande.

Outre son duo électrique, un autre lien est entretenu avec la première saison de True Detective : le signe de la spirale de Carcosa, tracé sur le front de l’une des victimes, hantait déjà les cultures autochtones du bayou lors de la saison 1. Les traditions du peuple Inuit infusent cette nouvelle saison comme le faisaient les esprits de La Louisiane en 2014. A croire qu’au-delà des latitudes et des saisons, se glissent, au coeur de ces enquêtes criminelles, quelques images en miroir inversé dominées par des détectives aux personnalités fêlées.

Karin Tshidimba