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Alix Poisson et Jean-Xavier de Lestrade détaillent comment, de l’horreur du 13 novembre, est née une expérience d’amitié unique, source de résilience, entre les 7 membres du groupe “Potages”.

C’est un fait méconnu. « On a entendu parler de plein de situations différentes : des gens qui s’étaient cachés dans les faux plafonds du Bataclan, etc mais la prise d’otages pendant 2h30 et l’assaut de la BRI, vraiment très peu de gens le savent…« 

Comment reprendre pied après un trauma de cet ampleur ? Par où commencer ? Sur qui s’appuyer ? Ces questions sont inscrites en filigrane de la série Des Vivants, qui retrace la lente reconstruction de sept des 11 personnes retenues en otage, par les terroristes, le 13 novembre 2015.

On en a parlé avec Jean-Xavier de Lestrade, habitué des questions de justice et des drames à résonance sociétale (l’Affaire Courjault, Laëtitia, Jeux d’influence sur les lobbys de l’agroalimentaire, le violeur en série de la Sambre) et avec Alix Poisson, comédienne, partenaire fidèle des projets de fictions de JXL.

Pourquoi raconter ?

Après Laëtitia et Sambre, Jean-Xavier de Lestrade, documentariste oscarisé, aspirait à « davantage de légèreté » mais il n’a pas pu se dérober face à la demande de deux producteurs, venus du cinéma, de s’emparer du trauma du 13 novembre.

Sébastien (Félix Moati) peine à retrouver sa place dans la vie et auprès de ses amis après les attentats du 13 novembre…

Son objectif ? « Dépasser le strict aspect tragique, émotionnel ou traumatique et proposer d’en faire un récit collectif aux vertus réparatrices ». Une intention aussi louable que nécessaire. Ce récit met en lumière des « valeurs qui me semblent essentielles et qu’il ne faut pas craindre de rappeler dans une période qui semble valoriser le conflit, la division ou l’affrontement ». Un récit qui « nous lie et nous rassemble », mettant l’accent sur « l’immensité de la vie et ses surprises », tout en portant « une attention particulière à l’autre et à une forme de tolérance, aussi« .

On comprend en effet très vite à quel point ce groupe d’amis, au-delà de l’expérience traumatique commune, les a aidés à se relever et à sortir des ténèbres. « Les voir rire ensemble, se lancer des blagues. Et puis au milieu de la conversation, au détour d’un mot, replonger sur un souvenir de cette nuit-là. Ce mélange de choses très décomplexées, très directes, très vivantes. Je me suis dit : l’idée de ce groupe, filmer cette amitié-là, qui est née après un drame. Ça, c’est la thèse de la fiction, on peut s’en emparer pour en faire un récit collectif », explique Jean-Xavier de Lestrade.

Avec Qui ?

Portée par un casting formidable de sensibilité – Benjamin Lavernhe, Alix Poisson, Antoine Reinartz, Félix Moati, Anne Steffens, Thomas Goldberg et le comédien belge Cédric Eeckhout – la série repose sur des faits précis, collectés avec soin par le réalisateur et son coscénariste Antoine Lacomblez, au fil de longues rencontres individuelles. Mais il fallait ensuite les transposer à l’écran.

La série « Des Vivants » de Jean-Xavier de Lestrade plonge dans l’histoire méconnue de la prise d’otages du 13 novembre au Bataclan.

Alix Poisson: “Au départ, quand on se préparait, Jean-Xavier a demandé à tous les acteurs de ne pas rencontrer les potages (contraction entre potes et otages, NdlR). Pour éviter de céder à la tentation de les imiter. Parce que c’est toujours pareil, dans ces projets-là, il faut attraper quelque chose du personnage, mais il faut y mettre de soi. Si on ne fait que copier, ça n’a pas d’intérêt.”

Tout en ayant en tête que “c’était une vraie responsabilité, parce que je savais bien que Marie existait et que tous les potages étaient très impliqués dans le processus de création.« 

« La série montre la force que l’on peut avoir collectivement ! »

Alix Poisson a rencontré Marie pour se présenter à elle. “J’avais très peur et, vraiment, je ne voulais pas qu’elle soit déçue. Ce qui nous importait à nous tous, les acteurs, c’était qu’on espérait vraiment que tout leur semblerait juste. Que ce soit le quotidien qu’on raconte ou les scènes dans le couloir. On y pensait très souvent. Mais en même temps, si on pense à ça tout le temps, on ne peut pas jouer. C’est impossible. Je lui ai demandé : y a-t-il une chose à laquelle tu tiens particulièrement ? Elle a réfléchi un moment, puis elle m’a dit : non, je te fais totalement confiance, tu fais comme tu veux. La seule chose que je te demande, c’est, si tu y arrives, je veux bien que tu y mettes de l’humour. J’ai trouvé cette réponse assez exceptionnelle. En fait, c’était déjà écrit comme ça : Marie est tout le temps à contre-courant. Elle veut mettre de la vie et de l’humour partout. Mais c’était super, elle m’a donné le feu vert : j’avais cette petite boussole intérieure et cela m’a libérée…”

Au début, le réalisateur ne voulait surtout pas jouer sur les ressemblances: “un comédien qui ressemble à Arnaud ou une actrice qui ressemble à Marie. J’ai cherché des comédiens avec qui j’avais envie de travailler et qui correspondaient à l’énergie dégagée par la personne. Mais au final, c’est drôle mais beaucoup des comédiens ressemblent à l’original. Pour certains, c’est même assez troublant. Question d’attitude et d’énergie. C’est ce que m’a confié le vrai Arnaud en sortant de la projection, en parlant de Marie : “par moments, je vois ma femme…”

Où filmer ?

“Quand Arnaud (Benjamin Lavernhe) redécouvre le couloir, quand il retourne au Bataclan avec la BRI, ce sont les vrais lieux.” Mais toutes les scènes de la prise d’otages, les séquences de flash-back revisitées par les ex-otages, ont été tournées dans un couloir reconstitué à l’identique, au centimètre près. “Quand on a réalisé l’étroitesse des lieux, la proximité physique avec les terroristes, on s’est dit qu’il fallait respecter la tension psychologique que ce lieu très confiné induisait”, explique le réalisateur.

Mais toutes les autres scènes ont été tournées dans les lieux réels, notamment au Bataclan et dans le Palais de Justice, au Panthéon, aussi…

La série « Des Vivants » de Jean-Xavier de Lestrade plonge dans l’histoire méconnue de la prise d’otages du 13 novembre au Bataclan.

Alix Poisson précise : “Évidemment, c’est impossible de rejoindre ce qu’ils ont vécu mais, tout à coup, on éprouvait physiquement et pas juste intellectuellement ce truc insensé d’être à 30 cm les uns des autres avec des bras et des jambes qui se chevauchent. Et à quelques centimètres des terroristes avec leurs détonateurs. On avait beau le savoir, on était très choqués le premier jour du tournage. On s’est rendu compte que c’était impossible de se tenir assis sans être littéralement agglutinés les uns aux autres. C’est très étrange à la fois de violence et d’inconfort, mais cette proximité les a peut-être aidés à s’en sortir parce que, tout à coup, on sent qu’on a un être humain à côté de soi.”

Comment raconter ?

Comment aborder le récit de cette nuit d’horreur avec le tact et le recul nécessaires. “Il faut rester dans le récit, le plus proche possible de ce qu’ils nous ont confié. Aucun personnage n’est inventé. Tout est hyper documenté”, souligne le créateur. Être dans une quête obsessionnelle du sens de chaque séquence. Comment absorber une telle onde de choc ? Comment survivre à sa propre mort annoncée ?

« S’il n’y avait pas eu ce groupe, je n’aurais pas fait la série… »

“On était tous très concentrés pour ne pas se rater”, confie Alix Poisson. Cela leur a permis de voir “la force qu’on peut avoir collectivement » : on comprend très vite comment ce groupe les a aidés à se relever. “S’il n’y avait pas eu le groupe, je n’aurais pas fait la série”, souligne Jean-Xavier de Lestrade.

A quel moment raconter ?

Le créateur insiste sur l’importance de venir après le temps du deuil, du recueillement et de la justice. « Il y a un moment où il était impossible de se confronter à cette réalité, c’était trop immédiatement bouleversant. J’ai le sentiment qu’il fallait qu’il y ait le procès, que toutes les victimes qui le désiraient aient la possibilité de venir déposer à la barre. Un millier de parties civiles sont venues déposer leurs récits. Au moment où ces récits deviennent publiques, on peut les représenter avec des comédiens, des décors, etc. A ce moment-là, c’est devenu possible et même nécessaire parce qu’on commence à oublier. C’est là que la fiction a un rôle extrêmement fort à jouer parce que cette Histoire a besoin d’être retenue et racontée collectivement. »

L’une des “leçons” à tirer est que l’humour et la tendresse démultiplient nos forces. “Les ex-otages ont vu la série, lors d’une séance privée, ils ont été très émus. À certains moments, ils ont ri parce qu’ils ont vu des petits détails qu’ils connaissent les uns sur les autres. Ils ont appris certaines choses aussi parce que ce qu’ils disent chez le psy est très intime. L’aventure de cette série les a encore plus liés.”

“Pourtant, certains sont très proches, note Alix Poisson. Mais Marie m’a dit après la projection : c’est formidable d’avoir le courage de se raconter à ce point. Pourtant, elle l’a fait aussi. Elle était bouleversée et m’a confié : j’ai envie de les aimer encore plus.”

“La série raconte ça quand même : qu’est-ce qui reste quand on est face à la barbarie qu’est-ce qui peut nous sauver ? La réponse, ils le disent tous, c’était d’être ensemble pendant et après. Ce pacte qui les lie. Quand ils le racontent, c’est bouleversant. Comme le dit David : “On se doit la vie les uns aux autres”.”

Entretien: Karin Tshidimba

La série “Des Vivants” est à découvrir sur La Trois et Auvio.

*Un millier de parties civiles sont venues déposer leurs récits lors du procès.