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Jack Thorne (”Adolescence”) et Marc Munden transposent de façon saisissante le célèbre roman de William Golding. La barbarie d’un groupe d’enfants, bloqués sur une île, y résonne douloureusement avec notre époque.

Après avoir troublé durablement la Grande-Bretagne et le monde avec sa série Adolescence, Jack Thorne revient avec une nouvelle exploration de la psyché juvénile sur fond de société en plein dysfonctionnement. Cette fois, son propos s’inscrit dans une arène singulière : l’île déserte sur laquelle a atterri une vingtaine d’enfants et d’adolescents après un crash d’avion. Des enfants livrés à eux-mêmes en attendant d’hypothétiques secours. Cette trame ultra-reconnaissable est celle de l’un des romans les plus emblématiques du genre : Sa Majesté des mouches (Lord of the flies) publié en 1954 par William Golding.

Dès les premières images, la vision de cette île du Pacifique, luxuriante mais déserte, réveille des souvenirs de la série Lost ou de Robinson Crusoë, avec cette bande d’enfants tentant d’assurer leur survie. Leur organisation passe par la désignation d’un chef et quelques règles à respecter.

Rapidement, divers profils se dégagent : Nicky alias Porcinet, très futé et à cheval sur les consignes, rêve d’assurer la sécurité de tous ; Ralph, l’un des plus âgés, se dit prêt à assumer toutes les responsabilités qu’on voudra lui confier et Jack, narcissique et retors, ne rêve que de briller et de commander tous les autres.

Ralph (Winston Sawyers), l’aîné des enfants, a été choisi comme chef ce qui déplaît à l’ambiitieux Jack.

Frontière brouillée entre rêves et réalité

Fidèle à la trame du roman, la série suit la plongée progressive en barbarie de cette bande d’enfants britanniques issus d’un pensionnat sélect et d’une chorale renommée. Il y a un côté Fitzcarraldo dans le parcours de ces gamins à la dérive qui tentent de se donner des airs redoutables pour mieux masquer leurs angoisses et leur colère face à une situation effrayante.

Marc Munden (Utopia) filme de manière impressionnante et oppressante le retour à l’animalité de ces écoliers livrés à eux-mêmes. Se jouant de couleurs saturées et de gros plans inquiétants, il recourt à de longs plans séquences déroulant l’action en temps réel et augmentant le suspense. D’amples scènes (d’affût, d’exploration et de chasse) qui permettent de percevoir la patience, les dangers, les erreurs, le découragement et la peur. Mais aussi les dérives inquiétantes qui peuvent faire basculer le groupe de l’ordre vers le chaos.

Tout autour d’eux, rouges incendiaires et bruns inquiétants sculptent une jungle toujours plus dense, personnage à part entière de cette aventure en forme de quête d’identité. L’île elle-même serait-elle hostile ? La réalisation se joue habilement de l’étrangeté de l’environnement et sait tirer parti de son cadre foisonnant pour ménager savamment le suspense, en brouillant la frontière entre rêve et réalité, portée par une musique tantôt dissonante tantôt envoûtante.

“Que reste-t-il de nos valeurs et de nos rêves lorsque la civilisation s’effrite ?”, interroge Jack Thorne (The Hack) à la suite de William Golding. La réponse à cette question charrie de fortes résonances actuelles, à travers le constat de la fin de l’innocence et le recul de la raison face aux instincts primaires.

Cette série saisissante de la BBC parvient à transposer à l’écran l’univers singulier de William Golding, de façon bien plus convaincante que ses précédentes adaptations au cinéma en 1963 par Peter Brook et en 1990 par Harry Hook.

Karin Tshidimba

*** Sa Majesté des mouches / Lord of the flies (VO)Enfants sauvagesCréation Jack Thorne Réalisation Marc Munden Musique Cristobal Tapia de Veer Avec David McKenna, Winston Sawyers, Lox Pratt, Ike Talbut… Sur Be TV 4 x 56 minutes.