Le succès des films « Get out » et « Us », des séries « Grey’s Anatomy » et « La Chronique des Bridgerton » ou de la comédie musicale « Hamilton » prouve qu’il existe une demande du public pour une réalité plus contrastée. Comme le démontre aussi la nouvelle version de « L’Odyssée » imaginée par Christopher Nolan, sortie en salles ce mercredi.
Le choix de Christopher Nolan d’adopter un casting pluriethnique pour son film Odyssey avec Lupita Nyong’o, Zendaya, Matt Damon, Ben Safdie, Himesh Patel, Jesse Garcia ou Will Yun Lee – pour n’en citer que quelques-uns – correspond à la volonté actuelle de faire progresser la diversité et la représentativité au cinéma. Afin de souligner le caractère profondément universel de ce récit et de s’adresser au plus grand nombre.
Il importe de rappeler que le choix traditionnel d’un physique de type caucasien pour camper Hélène de Troie ou d’autres figures mythologqiues est une convention cinématographique, correspondant aux canons de beauté en vigueur à une époque et dans un lieu donnés. Ceux qui ont successivement encensé les silhouettes de Rita Hayworth, Marilyn Monroe, Audrey Hepburn, puis Jane Birkin…

Personne n’a crié au scandale lorsque l’Américaine Elizabeth Taylor a été choisie pour camper Cléopâtre, reine d’Égypte… Et qui s’étonne de voir Jésus de Nazareth presque toujours représenté comme un Européen aux cheveux châtains, bien loin du physique le plus largement répandu au Moyen-Orient aujourd’hui encore ?
Une vision réductrice et historiquement fausse
De nombreuses voix se sont élevées en Grèce pour rappeler que le bassin méditerranéen, “par définition”, est un haut lieu d’échanges et de mouvements de populations et que “la tentative de représenter les Grecs antiques comme tous blancs est historiquement fausse” comme le souligne l’archéologue Yannis Hamilakis, professeur à l’université de Brown, à Providence aux États-Unis, cité par le journal Le Monde.
De nombreux professeurs insistent d’ailleurs sur l’importance du message véhiculé, au-delà des acteurs choisis pour le faire, rappelant que “l’Odyssée n’est pas seulement un voyage géographique ; c’est un voyage intérieur, une métaphore de la reconstruction de soi face aux épreuves de la vie” insiste Christos Tsagalis, professeur de littérature grecque antique à l’université Aristote de Thessalonique. Un message qui s’adresse donc à tous les publics, toutes origines confondues, bien au-delà du Péloponnèse où le film a été tourné en grande partie.
Favoriser une meilleure représentativité
Ce casting pourra en agacer quelques-uns, mais la question n’est-elle pas aujourd’hui de se demander pourquoi si peu de films proposent une représentation réaliste de nos sociétés ? Lorsqu’on sait qu’une ville comme Bruxelles, particulièrement cosmopolite, accueille 184 nationalités, on peut légitimement se demander pourquoi le cinéma belge, comme le 7e art français ou américain, reflète si peu cette diversité…
Comme le révèle une étude réalisée en Belgique, en 2023, nos écrans restent très uniformes avec une large majorité de personnages masculins (59,1 %), blancs (83,3 %), valides (74,1 %), de corpulence mince (82,3 %) et issus de la classe moyenne (50 %). La plupart des films ne reflètent donc ni la diversité ni la réalité de nos sociétés.
Toucher un public plus large
Ce combat pour une plus grande diversité et une représentation plus réaliste de la société est mené à plusieurs niveaux par des scénaristes, producteurs, réalisateurs et interprètes lassés d’être aussi peu visibles et en tout cas largement minoritaires à l’écran. Le fait de ne pas s’arrêter à la couleur de peau d’un interprète est un signe d’avancement de la société. Les séries britanniques ont d’ailleurs intégré cette donnée depuis bien longtemps avec une meilleure intégration des communautés indiennes et antillaises présentes sur le sol britannique, et des récits, de facto, plus riches.

Pendant très longtemps, les stars étaient à l’image du public dominant (blanc) et des équipes dirigeantes à Hollywood et ailleurs en Europe. Othello était noir, mais il a fallu très longtemps pour que ce soit le cas à l’écran. Qui pouvait deviner qu’Alexandre Dumas était métis, contrairement à la façon dont il a souvent été représenté ? C’est en prenant de l’importance au sein de l’économie américaine que les communautés latino et afro-américaines ont peu à peu pu s’imposer à l’écran et proposer leurs propres récits. Sans cette prise de conscience de la diversité du public, une série comme Desperate Housewives n’aurait pas intégré Eva Longoria, actrice d’origine mexicaine dans son intrigue.
Succès phénoménal depuis 2017, la comédie musicale Hamilton, signée par Lin-Manuel Miranda, a fait le pari d’une distribution pluriethnique afin de montrer que “l’Histoire des États-Unis appartient à tous”. Et que “l’Histoire d’hier peut être rejouée par la population d’aujourd’hui” dans toutes ses composantes. La troupe, constituée d’acteurs et danseurs noirs, latinos et asiatiques pour incarner les Pères fondateurs des États-Unis, est un choix délibéré visiblement payant : la salle ne désemplit pas et les réservations n’accusent aucune baisse de régime. Une décision artistique suscitant un enthousiasme particulièrement encourageant auprès de la jeune génération. Le spectacle, inspiré par la biographie d’Hamilton, écrite par l’historien Ron Chernow, en 2004, a déjà fait le tour du monde et constitue l’un des plus grands succès de ces dernières décennies.

Le réalisateur Jordan Peele est déterminé à donner les premiers rôles de ses films (Get Out, Lovecraft Country) à des interprètes noirs afin de sortir de cette tendance trop répandue à leur assigner des rôles muets (juste un prénom, pas ou peu de fonctions) ou de second plan qui les invisibilise. Le succès de ses films prouve que son pari est porteur de sens et a permis de découvrir de nombreux talents. La même réflexion a permis l’émergence du film de super-héros Black Panther (2022) avec le succès que l’on sait…
La scénariste et productrice Shonda Rhimes est convaincue de la nécessité absolue de mieux représenter les diverses composantes de la société, comme le prouve sa série Grey’s Anatomy, mais aussi sa production phare La Chronique des Bridgerton. Son combat va bien au-delà de la couleur de peau puisque ses séries mettent en lumière différents types de physiques et des interprètes porteurs de handicap, parvenant ainsi à “banaliser” une vision plus réaliste de nos sociétés.
Les conventions cinématographiques sont enfin en train de changer pour tous ceux qui ne se sentaient pas représentés. Rappelons qu’on vient de loin : avec des rôles de femmes joués par des hommes et des interprètes blancs grimés, afin de camper des personnages noirs, indiens ou arabes sur scène…
Karin Tshidimba
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