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Lieu de reconnexion par excellence, la cuisine est parfois l’ingrédient central d’une intrigue dont elle pimente le déroulement ou prolonge les effluves. Tout en pointant les évolutions de nos sociétés.

La cuisine est souvent un lieu où se façonnent les ambitions, où s’épanouissent les passions et où se mesure la quête d’émancipation des plus jeunes. Alors que les séries culinaires connaissent un succès grandissant, on voit que nombre d’entre elles déroulent un menu bouillonnant, révélateur des points de friction et des coups de chaud de nos sociétés. A l’instar de la série Reyjkavik Fusion proposée sur Arte.

The Bear (Disney+): cuisine, pression et hiérarchie

Formé dans les meilleurs restaurants gastronomiques du pays, Carmy Berzatto (Jeremy Allen White) revient à Chicago à l’occasion du décès de son frère et décide de tenter de sauver la sandwicherie que ce dernier avait créée. Mais le défi ne sera pas aussi simple qu’il le pensait… Mêlant l’histoire d’un deuil et celle d’une transformation, The Bear a d’emblée attiré un public nombreux autour de son casting de quasi inconnus…

La série de Christopher Storer est comme un bon pot-au-feu : encore meilleur lorsqu’on en prolonge la cuisson. Chaque nouvelle saison de The Bear entretient ainsi savamment l’appétit des fans avec une jolie moisson de prix à la clé (Emmy Awards et Golden Globes). Carmy Berzatto (Jeremy Allen White) s’y affirme toujours plus complexe et attachant, comme lors de la première saison déclinée en huit épisodes. Au fil de son parcours dans le monde de la restauration, le jeune chef doit tenir ses promesses et n’est clairement pas au bout de sa peine… À la clé : quatre saisons (soit 38 épisodes en tout) qui marient le sucré, le salé, le piquant et l’al dente pour le plus grand plaisir des gourmets. Tout en observant les défis propres à ce métier.

Bistronomia (Auvio) : la cuisine pour tous

Comment se lancer dans un métier dominé par les hommes ? Comment rompre avec la violence hiérarchique ? Comment concilier travail et vie privée ? Ces questions les trois jeunes “fous de cuisine”, que l’on découvre au début de la mini-série Bistronomia, se les posent quotidiennement tandis qu’ils rêvent d’une carrière prospère. Portée par un formidable trio de jeunes comédiens, elle raconte les débuts du mouvement “Fooding”, à Paris au début des années 2000.

De la niaque et du talent, Johanna, Amandine et Vivian en ont à revendre, chacun dans leur domaine. Johanna est l’une des rares (jeunes) femmes noires à occuper un poste de chef de partie dans un étoilé parisien, Vivian rêve de devenir critique pour le célèbre guide Michelin. Quant à Amandine, fille d’un chef réputé, elle veut tracer son propre chemin dans le milieu de la restauration. Mais l’époque est incertaine et les difficultés pour s’imposer sont légion.

Tous les trois rêvent de torpiller l’académisme du milieu et de dissiper les mirages fumeux de la course aux étoiles en lançant leur propre resto, proposant une cuisine de qualité à un prix abordable… Soit les débuts de la bistronomie.

Carême (Apple TV) : cuisine et coulisses du pouvoir

Le grand chef français Antonin Carême était-il un espion menaçant l’entourage de Napoléon ? La question est posée très sérieusement par la série Carême, imaginée par Ian Kelly et Davide Serino, d’après le livre du premier, historien primé et dramaturge du West End. En résulte un drôle de récit mêlant parties fines, destins historiques et missions d’espionnage tout en retraçant l’étrange parcours du chef pâtissier de Talleyrand.

On y suit les débuts d’abord discrets puis tonitruants d’un jeune pâtissier devenu célèbre grâce à son audace et à ses coups de génie. Si la réalisation magnifie la mise en scène de plats et de préparations spectaculaires, baignées d’une lumière magnifique, la narration souffre parfois d’une volonté trop affirmée de jouer sur l’anachronisme d’un chef “rock’n’roll et sexy”.

Au casting de cette série mariant fastes, politique et libertinage, on retrouve le charismatique Benjamin Voisin (Illusions perdues) et un énigmatique Jérémie Renier. Tous deux se toisent virilement sous le regard scrutateur de Martin Bourboulon (Les Trois Mousquetaires).

Lessons in chemistry (Apple TV) : cuisine et émancipation

Elle rêvait de devenir chercheuse au sein d’un célèbre labo, le destin l’a forcée à devenir star d’une émission culinaire. Mais Elizabeth Zott a tout de même mis à profit son bagage de scientifique dans l’élaboration et la réalisation de recettes, parvenant à fasciner et à divertir le public dans un même élan. Son grand sens pédagogique et ses incroyables talents culinaires ont fait de la jeune femme, une source d’inspiration et un modèle d’émancipation pour son public féminin et masculin. Comme son héroïne, la très introvertie Mrs Zott, Lessons in chemistry prend de l’envergure au fil des épisodes.

À travers l’histoire de cette chimiste empêchée, devenue star de la télévision, Lee Eisenberg (WeCrashed, Little America) revisite l’Amérique sexiste et ségrégationniste des années 50. Produite par Apple TV, portée par la comédienne Brie Larson (Captain Marvel) et par Lewis Pullman (Top Gun Maverick), la série est adaptée du best-seller de Bonnie Garmus, La Brillante destinée d’Elizabeth Zott, paru en 2022. À travers ce récit, de multiples points de vue sur l’époque et ses spécificités s’expriment : défis raciaux et sociaux sur fond de marches non-violentes pour les droits civiques, abus de pouvoir et dérives publicitaires dans le secteur télévisuel, en plein essor… Ainsi se mitonne une leçon d’Histoire.

Makanai, la cuisine des Maiko (Netflix) : cuisine et traditions

Pour son entrée dans l’univers des séries, le grand cinéaste Hirokazu Kore-eda signe un récit d’apprentissage roboratif, empli d’une grande douceur et d’une égale poésie, ancré dans l’univers méconnu des (apprenties) geishas. Il y relate l’histoire de deux amies inséparables – Sumire (Natsuki Deguchi) et Kiyo (Nana Mori) – qui rêvent de devenir maiko et évoluent dans le quartier et les écoles qui leur sont réservés à Kyoto.

Entre leurs rêves d’enfance et la réalité, chacune devra trouver son chemin dans cet univers régi par de nombreuses traditions – concernant la danse, l’art dramatique et la conversation -, en laissant parler son cœur et ses dons… Tandis que l’une excelle dans l’art de recevoir et de magnifier les traditions, l’autre brille en cuisine, préparant à chacune les petits plats qui lui rappellent son foyer et sa région d’origine. Une histoire d’amitié vraiment fondante doublée d’une sacrée invitation à s’installer à son tour devant les fourneaux.

Cuisine et sentiments à la mode coréenne (Netflix)

La cuisine a largement démontré sa capacité à éveiller nos sens. Que l’on songe à la série Drops of God (Apple TV), documentant et alimentant la fascination de la France et du Japon pour le divin breuvage. Ou à la série espagnole Foodie Love (Arte) qui documente l’essor du fooding, ce mouvement affirmant son goût pour une cuisine neuve et cosmopolite, tout en retraçant les débuts timides d’une relation rapidement devenue passionnée…

À son goût, Feast of the gods, Wok of love, King of baking : tout un pan des célèbres K-dramas se déroule en cuisine et mêle romance et plats traditionnels, traduisant l’attachement profond de la Corée à sa culture culinaire. Un filon que Netflix exploite assidûment sur sa plateforme.

Les titres des séries ne manquent d’ailleurs ni d’inventivité ni de mordant, mariant tour à tour la grande Histoire (Mr Queen), la haute gastronomie, l’amour ou la soif de vengeance (Itaewon Class)… Certaines de ces séries explorent d’ailleurs d’autres terroirs et traditions culinaires telle la gastronomie italienne ou française.

À ce large inventaire de mets appétissants, que l’on sera tenté de reproduire chez soi, s’ajoutent les émissions culinaires telles Le choc des toques qui permettent d’acquérir les bases indispensables pour tenter de cuisiner comme un chef. L’engouement est tel qu’un livre intitulé Gastronogeek : les meilleures recettes des séries coréennes a été publié et permet de prolonger le plaisir en l’invitant dans son assiette.

Karin Tshidimba